Accusations de magie noire


La plus célèbre comme la plus cruelle de ces accusations de magie est
sans contredit celle qui fut portée contre Jeanne d’Arc, ce miracle
vivant de notre histoire, cette figure presque divine, qui semble
grandir encore chaque jour à la distance des siècles, et qui
représentera désormais pour tous les âges, comme pour tous les peuples,
le symbole de l’héroïsme élevé par la foi à son dernier degré de
puissance. Les détails du procès de cette sainte et noble fille sont
trop connus pour qu’il soit besoin de les rapporter ici, même en ce qui
se rattache directement à notre sujet. Mais ce que nous tenons à
constater, ce que personne jusqu’ici n’a remarqué, c’est que de ce
procès date en France et en Europe une ère nouvelle dans l’histoire de
la sorcellerie; le doute se manifeste pour la première fois. L’évidente
absurdité des reproches dont Jeanne fut l’objet, la grandeur de sa
raison quand elle réfuta ces calomnies grossières, son amour du pays et
sa foi, démontrèrent à tous les esprits qui gardaient quelque notion du
bon sens qu’il était possible dans ce monde de faire de grandes choses
sans l’intervention du diable. Les écrivains qui s’efforcèrent de la
justifier du reproche d’avoir été sorcière, en arrivèrent nécessairement
à se demander ce que c’était que la sorcellerie, et tandis que, d’un
côté, il y avait une véritable recrudescence de crédulité, de l’autre il
se formait une école investigatrice qui devait aboutir au remarquable
livre de Naudé, _Apologie des grands hommes accusés de magie_, mais il
s’écoula près de quinze siècles, à dater de notre ère, avant que cette
école se fût formée; et si en demandant plus haut ce qu’avait fait la
raison, nous avons pu dire justement qu’elle s’était inclinée, nous
pouvons dire ici plus justement encore qu’elle avait abdiqué
complétement.