Bibliothèque infernale


Les clavicules sont attribuées à Salomon. On sait, en effet, que d’après
les croyances de l’Orient, croyances qui, du reste, ne paraissent pas
remonter au delà des premiers siècles de l’islamisme, Salomon avait
asservi à ses ordres tous les êtres du monde invisible; il tenait les
génies dans un état complet de dépendance; son nom apposé sur un cachet
suffisait seul à donner à ce cachet une vertu magique; et l’on pensait
que ce roi, qui savait et qui pouvait tant de choses, n’avait point
voulu quitter la terre sans y laisser pour l’instruction des hommes des
monuments de son génie. Il avait dans ce but composé un livre de
formules, auquel il avait donné le nom de _clavicule (clavicula)_,
c’est-à-dire petite clef avec laquelle on ouvre en quelque sorte tous
les secrets de la nature et les portes de l’enfer. Si les adeptes de la
sorcellerie s’étaient donné la peine de vérifier l’âge des _clavicules_,
ils n’auraient point tardé à reconnaître qu’ils étaient dupes d’une
étrange mystification; car on y cite non-seulement Porphyre et
Jamblique, mais Paracelse, Agrippa et d’autres personnages du XVIe
siècle.

Les _grimoires_ n’étaient pas regardés comme aussi anciens que les
_clavicules_; mais on ne leur en attribuait pas moins une puissance
irrésistible. Outre ceux qui sont restés manuscrits, nous en connaissons
plusieurs imprimés, qui tous ont été fort célèbres. L’un sous le titre
de _Mystère des mystères, perle rare et unique des secrets_–nous
traduisons littéralement: _Arcanum arcanorum, gemma rara et unica
secretorum_–a circulé sous le nom du pape Honorius. Les autres sont
intitulés: l’_Art du grimoire (Ars grimoriæ)_ le _Grimoire vrai
(Grimorium verum)_, et le _Grand grimoire_.

Pour donner à ces livres absurdes, où les choses les plus respectables
sont indignement profanées, une autorité plus grande, on disait qu’il
fallait les faire baptiser par un prêtre, et les nommer comme un enfant.
Le prêtre recommandait aux puissances infernales d’être favorables à ce
néophyte; et il sommait l’une de ces puissances de venir, au nom de
toutes, apposer son cachet sur le volume. Le livre signé et scellé, tout
l’enfer se trouvait soumis aux volontés de celui qui s’en servait, et il
n’y avait point de diable qui ne se fît un plaisir et un honneur
d’obéir.

Tout ce que l’imagination la plus déréglée peut inventer de plus
absurde, tout ce que l’impiété peut rêver de plus sacrilège se trouve
réuni dans ces volumes, que l’on peut regarder avec raison comme devant
occuper le premier rang parmi les monuments de la sottise humaine. Les
noms de la Trinité, de Dieu, de Jésus-Christ, de sa mère, des saints et
des martyrs, les versets de l’Ancien et du Nouveau Testament y sont
profanés sans cesse. On peut en juger par la conjuration suivante,
extraite du _grimoire_ faussement attribué au pape Honorius, et connue
sous le nom de: _Conjuration universelle pour tous les esprits_.

«Moi (on se nomme), je te conjure, esprit (on nomme l’esprit qu’on veut
évoquer), au nom du grand Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre et
tout ce qui est contenu en iceux, et en vertu du saint nom de
Jésus-Christ, son très-cher fils, qui a souffert pour nous mort et
passion à l’arbre de la croix, et par le précieux amour du Saint-Esprit,
trinité parfaite, que tu aies à m’apparaître sous une humaine et belle
forme, sans me faire peur, ni bruit, ni frayeur quelconque. Je t’en
conjure au nom du grand Dieu vivant, Adonay, Tetragrammaton, Jehova,
Tetragrammaton, Jehova, Tetragrammaton, Adonay, Jehova, Othéos,
Athanatos, Adonay, Jehova, Othéos, Athanatos, Ischyros, Athanatos,
Adonay, Jehova, Othéos, Saday, Saday, Saday, Jehova, Othéos, Athanatos,
Tetragrammaton, à Luceat, Adonay, Ischyros, Athanatos, Athanatos,
Ischyros, Athanatos, Saday, Saday, Saday, Adonay, Saday, Tetragrammaton,
Saday, Jehova, Adonay, Ely, Agla, Ely, Agla, Agla, Agla, Adonay, Adonay,
Adonay! _Veni_ (on nomme l’esprit), _veni_ (on nomme l’esprit), _veni_
(on nomme l’esprit).

«Je te conjure derechef de m’apparaître comme dessus dit, en vertu des
puissances et sacrés noms de Dieu que je viens de réciter présentement,
pour accomplir mes désirs et volontés sans fourbe ni mensonge, sinon
saint Michel, archange invisible, te foudroiera dans le plus profond des
enfers; viens donc pour faire ma volonté.»

Le style des conjurations n’est point uniforme; il varie suivant les
temps et les lieux, et l’on y trouve souvent les traces des plus
anciennes idolâtries. En Espagne, on y voit figurer l’ange-loup; en
Allemagne, au XVIe siècle, on y emploie avec une préférence marquée la
syllabe OUM[1], qui désigne la trinité hindoue, Shiva, Wishnou, Brama,
et à laquelle l’Inde attribue un pouvoir sublime.

On pouvait aussi quelquefois faire venir le diable en employant tout
simplement envers lui les formalités de la justice ordinaire. M. de
Saint-André, dans ses _Lettres au sujet de la magie_[2], dit avoir
connu un bénéficier, homme de beaucoup d’esprit, qui prétendait que l’on
pouvait forcer Satan à _comparoir_, au moyen de sommations réitérées,
faites par des sergents approuvés, le tout sur papier de formule bien et
dûment contrôlé.