Conviction des sorciers


Nous connaissons maintenant toutes les aspirations, tous les secrets,
tous les actes de la sorcellerie. En parcourant cette lugubre histoire,
nous nous sommes borné à raconter les faits sans réflexions, sans
commentaires; il nous faut maintenant passer du rêve à la réalité.

On le voit, par ce que nous venons de dire, la sorcellerie, qui va
toujours en se dégradant à travers le moyen âge, arrive, au seuil même
des temps modernes, aux dernières limites de la folie et de l’impiété.
Ce n’est plus seulement, comme à l’origine, une sorte de superfétation
de la science; c’est une sombre et cynique protestation contre les
croyances les plus saintes et les plus respectables. C’est en quelque
sorte la religion du mal qui se pose en face d’une religion divine.
C’est la réhabilitation de tous les instincts pervers, le triomphe et
l’exaltation de toutes les passions redoutables. C’est un outrage à la
raison humaine. Que feront l’Église, la raison, la société, à l’égard de
cette prétendue science, qui ne tend à rien moins qu’à bouleverser les
éléments, à commettre avec impunité tous les crimes, à s’élever
au-dessus des lois divines et humaines?

Pendant de longs siècles, la raison accepte et s’incline. Quelque
absurdes que soient les faits, le moyen âge les croit toujours, et, dans
son ignorance, il se garde bien de soupçonner qu’il insulte à la fois
l’homme et Dieu: l’homme, en rapportant à une intelligence supérieure et
mauvaise la science et la puissance d’action qui sont le résultat de
l’intelligence et de la volonté humaine; Dieu, le maître absolu, en lui
faisant partager l’empire du monde avec une créature vouée à sa colère.
Quand on a fait la part du charlatanisme, qui sans aucun doute a, dans
tous les temps, y compris le nôtre, exploité habilement la crédulité
publique; quand on a fait à l’ignorance des chroniqueurs et des
démonographes la plus large part possible, on n’en constate pas moins,
d’une manière irrécusable, l’adhésion universelle des hommes, et même
des hommes éclairés; on reconnaît que les faits les plus absurdes ont
acquis, auprès d’une foule de gens, l’évidence des faits les plus
irrécusables; et ce qu’il y a de plus étrange ce n’est pas que la foule
ait cru qu’il y avait des sorciers et qu’elle en ait vu partout, c’est
qu’un très-grand nombre d’individus se soient sincèrement imaginé qu’ils
l’étaient eux-mêmes. C’est là un point sur lequel il convient de
s’arrêter.

Lorsqu’on suit avec attention les procès de sorcellerie, on ne tarde
point à reconnaître que les accusés se partagent en trois catégories
distinctes, qui se composent: 1° des véritables malfaiteurs qui
cherchent à déguiser leurs crimes sous les apparences d’une science
supérieure; 2° de malheureux qui sont innocemment victimes des préjugés
de leur temps; 3° d’hallucinés qui sont dupes de leurs rêves. C’est de
ces derniers que nous allons nous occuper d’abord.

On trouve, dans les procès dont nous venons de parler, une foule
d’individus qui, appliqués à la torture, font des aveux complets, et les
rétractent ensuite, en disant qu’ils n’ont avoué que pour échapper à la
douleur; mais on en trouve aussi un très-grand nombre qui soutiennent la
réalité des faits dont on les accuse, et qui s’obstinent à croire et à
mourir. On en voit d’autres qui, sur le bûcher même, restent persuadés
que le diable viendra les délivrer, et qui affrontent le supplice avec
un courage extraordinaire. La science moderne a cherché l’explication de
ce singulier phénomène, et elle l’a trouvé dans l’hallucination et
l’extase. Elle a remarqué d’abord que les sorciers véritablement
convaincus étaient, en général, des gens appartenant aux classes les
moins éclairées de la société, ou à celles qui se trouvaient en lutte
ouverte avec elle, comme les juifs, les cagots, les bohémiens, les
hérétiques; il résulte évidemment de là, d’une part, que ces malheureux,
par leur ignorance même, étaient aptes à recevoir sans examen
l’impression de toutes les folies qui avaient cours de leur temps, et,
de l’autre, qu’ils avaient intérêt à chercher en dehors de la société
même des ressources secrètes pour vivre d’une manière plus heureuse, ou
pour se défendre contre les attaques auxquelles ils étaient en butte. Du
moment où la croyance universelle admettait une science supérieure, il
était naturel qu’ils se tournassent vers elle pour lui demander, comme
nous l’avons déjà dit, tout ce que le monde leur refusait. L’étude et la
pratique de cette science devenant pour eux l’objet d’une constante
préoccupation, et l’instinct de l’homme le portant toujours à croire ce
qu’il désire, ils finissaient par s’absorber dans une idée fixe. Le
caractère sombre et mystérieux des pratiques auxquelles ils se livraient
exaltait leur imagination, et ils s’élevaient, par degrés, à une sorte
d’état extatique. Ils acquéraient le fanatisme et la conviction de leur
erreur; le rêve finissait par dominer la raison, en un mot, ils avaient
la folie de la sorcellerie. Les drogues dont ils faisaient usage
ajoutaient encore à cet état d’excitation naturelle, et, en ce qui
touche les faits relatifs au sabbat, nous citerons quelques exemples
concluants.

Laissant ici de côté le bouillon de couleuvres; de crapauds et de
limaille de cloches et toutes les recettes dont nous avons parlé plus
haut, nous constaterons, d’après des témoignages irrécusables, que les
sorciers pour se rendre au sabbat pratiquaient réellement sur diverses
parties de leur corps une onction magique, c’est-à-dire qu’ils se
frottaient avec différentes drogues, et qu’ils usaient de certains
breuvages. Lucien et Apulée parlent de cette onction, que pratiquaient
également les initiés aux mystères de l’antre de Trophonius. Or, quand
on trouve dans Porta, dans Cardan et dans quelques autres médecins et
philosophes naturalistes du moyen âge ou de la renaissance, l’indication
des drogues que l’on employait à cet usage, on comprend le sabbat. Ces
drogues, c’était le _stramonium_ dont la racine cause un délire
accompagné d’un sommeil profond; le _solanum somniferum_, la jusquiame
et l’opium. Dès ce moment, la vision s’explique. Le sorcier, après
l’onction magique ou l’usage des boissons prescrites par son art, tombe
dans un sommeil fébrile, traversé de rêves terribles, riants,
voluptueux. Les idées qui l’ont occupé, possédé dans l’état de veille,
se pressent en foule dans son esprit, et le sommeil réalise pour lui
tous ses désirs, toutes ses espérances. Il y a là sans doute encore un
mystère profond, mais ce mystère du moins est dans les lois ordinaires
de la nature; et des esprits sérieux et positifs l’avaient déjà constaté
au moment même où les croyances à la sorcellerie régnaient dans toute
leur puissance. En 1545, les médecins du pape Jules III voulurent
éprouver sur une femme attaquée d’une maladie nerveuse l’effet d’une
pommade trouvée chez un sorcier; elle dormit pendant trente-six heures
de suite. Lorsqu’on parvint à la réveiller, elle se plaignit qu’on
l’arrachait aux embrassements d’un beau jeune homme; elle raconta une
foule d’hallucinations étranges, et le médecin n’hésita point à
attribuer à l’effet naturel des drogues ce qu’elle attribuait à
l’onction magique. Une expérience du même genre fut faite à Florence au
commencement du XVIIe siècle. On conduisit un jour devant un juge une
femme qui s’accusait elle-même d’être sorcière. Le juge, qui était un
homme de bon sens, ne reçut cette accusation qu’avec beaucoup de
défiance; et fit des représentations à la sorcière; mais celle-ci qui
tenait à prouver son talent, dût la mort s’ensuivre, déclara qu’elle
irait au sabbat le soir même si on voulait la laisser retourner chez
elle et pratiquer l’onction. Le magistrat y consentit. Elle se frotta de
ses drogues, et s’endormit sur-le-champ; alors on l’attacha sur un lit,
on la piqua, on lui fit de légères brûlures, ce qui ne l’empêcha point
de dormir pendant vingt-quatre heures, et le lendemain en s’éveillant,
elle raconta avec le plus grand détail tout ce qu’elle avait vu au
sabbat, en ajoutant que le diable l’avait piquée et brûlée. On lui dit
alors ce qui s’était passé, mais il fut impossible de la détromper, et
malgré cet entêtement on la renvoya saine et sauve. Gassendi essaya sur
un paysan l’effet d’une pommade analogue composée de jusquiame et
d’opium; le paysan s’endormit d’un sommeil profond, et à son réveil il
fit la description d’une assemblée merveilleuse à laquelle il avait
assisté.

Ce qui se passait pour le sabbat, se passait également pour les
lycanthropes. Certains individus s’imaginèrent qu’ils avaient le pouvoir
de se transformer en loup, et l’on en vit qui dans cette idée marchaient
à quatre pattes et cherchaient à imiter le cri de cette bête fauve. Un
de ces hommes encore fort jeune, dit Walter Scott, fut mis en jugement à
Besançon. Il déclara qu’il était le serviteur ou le piqueur du seigneur
de la forêt, ainsi qu’il nommait son maître, qu’on jugea être le diable.
Par le pouvoir de ce maître, il était transformé en loup, prenait le
caractère de cet animal, et se voyait accompagné dans ses courses par un
loup de plus grande taille, qu’il supposait être le seigneur de la forêt
lui-même. Ces loups dévastaient les troupeaux et égorgeaient les chiens
qui les défendaient. Si l’un ne voyait pas l’autre, il hurlait à la
manière des loups pour inviter son camarade à venir partager sa proie;
et si celui-ci n’arrivait pas à ce signal, le premier enterrait cette
proie aussi bien qu’il le pouvait.» Ce malheureux croyait
très-sincèrement à ce récit, et les juges qui l’interrogèrent le firent
brûler, en toute sécurité de conscience, après l’avoir fait condamner
sur sa propre déposition. En 1498, le parlement de Paris s’était montré
beaucoup plus raisonnable en cassant un arrêt rendu par le lieutenant
criminel d’Angers contre un habitant de Maumusson, près Nantes, qui
prétendait avoir erré pendant plusieurs années sous la forme d’un loup,
et en envoyant ce pauvre diable à l’hôpital Saint-Germain des Prés où il
fut traité comme maniaque.

Nous n’insisterons pas plus longtemps sur les faits de ce genre. Les
nombreuses études auxquelles les philosophes et les médecins[3] se sont
livrés de notre temps ne laissent aucun doute sur la puissance avec
laquelle le rêve, dans l’extase, l’hallucination et la folie, prend les
apparences de la réalité, et combien les illusions de l’esprit
réagissent sur les illusions des sens. On voit dès lors comment une
foule d’aventures plus ou moins extraordinaires, n’étaient en réalité
que des hallucinations, des idées fixes, transformées par l’imagination
de certains hommes en faits apparents et tangibles. Qu’on admette
ensuite la contagion de l’hallucination, contagion qui n’est pas moins
irrécusable que les effets de l’hallucination elle-même, qu’on fasse en
même temps la part des phénomènes naturels que la science n’avait point
encore constatés ou vérifiés, et l’on comprendra avec quelle facilité
les erreurs les plus étranges ont pu s’accréditer.