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En même temps qu’ils révélaient les mystères de l’avenir, les sorciers
opéraient sur les éléments, les hommes, les animaux, les objets
immatériels, et enfin sur eux-mêmes une foule de prodiges désignés sous
le nom de sorts, enchantements, maléfices, envoussures, aiguillettes,
etc. Dans ce monde sans bornes de l’erreur, toutes les absurdités
s’enchaînaient logiquement et découlaient pour ainsi dire les unes des
autres. Dès que la possibilité d’un seul fait était admise, on pouvait
en admettre mille; ils se valaient tous, et l’on n’avait point à
choisir.

Quand ils opéraient sur les éléments, les sorciers produisaient à leur
gré le beau temps ou la pluie, le froid ou le chaud; mais comme ils
étaient essentiellement malfaisants de leur nature, ils ne donnaient de
beau temps que quand ils en avaient besoin pour eux-mêmes; ils
excitaient le plus souvent des ouragans et des tempêtes. Ceux qui se
livraient à cette spécialité sont désignés par les lois romaines de la
décadence et les lois du moyen âge, dont quelques-unes les punissent de
mort, sous le nom de _missores tempestatum, tempestarii_. Un roi des
Goths, suivant le Démonographe de Lancre, n’avait, pour exciter un
orage, qu’à tourner son bonnet du côté où il voulait que le vent
soufflât. Les Norvégiens et les Danois, peuples navigateurs, excellaient
dans ces sortes de pratiques, et leurs sorciers vendaient le vent, le
beau temps et la tempête. «Un respectable voyageur allemand, qui explora
le nord vers la fin du XVIIe siècle, raconte, dit M. Marmier dans ses
_Souvenirs de voyage_, qu’il acheta d’un Finlandais un mouchoir, où il y
avait trois noeuds qui renfermaient le vent. Quand il fut en pleine mer,
le premier noeud lui donna un délicieux petit vent d’ouest-sud-ouest,
qui était précisément, celui dont il avait besoin. Un peu plus loin,
comme il changeait de direction, il ouvrit le second noeud, et il
survint un vent moins favorable; mais le troisième noeud produisit une
horrible tempête, et c’était sans doute, dit le naïf conteur, une
punition de Dieu que nous avions irrité en faisant un pacte avec des
hommes réprouvés.»

On ensorcelait des pays tout entiers comme on ensorcelait un homme. Les
forêts surtout jouent un grand rôle dans les traditions magiques, et
quand elles sont possédées ou habitées, soit par des sorciers, soit par
des enchanteurs, elles prennent le nom de forêts enchantées. Il en est
souvent parlé dans la _Jérusalem_ du Tasse. La plus célèbre en France,
était celle de Brocéliande, que nous avons mentionnée plus haut à
l’occasion de Merlin, et dont la forêt de Lorges comprend encore
quelques débris. Les bêtes venimeuses et les mouches qui nuisent au
bétail ne pouvaient vivre sous ses ombrages. On trouvait au centre de
cette forêt la fontaine de Bellenton, auprès de laquelle le chevalier
Pontus fit sa veille des armes, et près de la fontaine une grosse
pierre, nommée le perron de Bellenton. Chaque fois que dans le pays on
avait besoin de pluie, pour les biens de la terre, le seigneur de
Montfort se rendait à la fontaine; il arrosait la pierre avec l’eau de
cette fontaine, et le jour même, de quelque côté que le vent ait
soufflé, il tombait des pluies si abondantes et si tièdes que la terre
en était fécondée pour longtemps.

Les sorciers se vantaient également d’arrêter le cours des fleuves, de
les faire remonter vers leur source, de produire la foudre et de la
faire tomber là où ils voulaient, de transporter les moissons d’un champ
dans un autre, de frapper les terres de stérilité. Chez les Romains,
cette dernière opération se pratiquait au moyen d’une pierre qui,
placée sur le sol que l’on voulait rendre improductif, indiquait qu’il
était voué à la malédiction, et que ceux qui oseraient le cultiver
étaient à leur tour voués à la mort. Les lois prononçaient la peine
capitale contre les sorciers qui se livraient à cet enchantement. Des
faits analogues se produisirent au moyen âge et même dans les temps
modernes. On vit se former en Écosse des associations de sorcières, dont
le but était de s’approprier la récolte des champs qui ne leur
appartenaient pas, et la superstition populaire s’emparant de ce fait,
inventa une foule de légendes. On disait que, quand les sorcières
voulaient s’emparer des produits, d’un champ, elles labouraient ce champ
avec un attelage de crapauds; que le diable lui-même, conduisait la
charrue, que les cordes de cette charrue étaient de chiendent, que le
soc était fait avec la corne d’un animal châtré, que ce singulier
labourage une fois terminé, tous les fruits passaient d’eux-mêmes dans
la grange des sorcières, et qu’il ne restait au propriétaire que des
épines et des ronces.

Quand on agissait avec cette puissance sur la matière, on devait à bien
plus forte raison agir sur les êtres vivants; aussi voyons-nous les
croyances populaires se préoccuper constamment, et avec une insistance
qui persiste encore aujourd’hui dans les campagnes, des maléfices et
des sortilèges auxquels sont exposés les animaux domestiques. Les
bergers avaient, pour ainsi dire, monopolisé cette sorte de maléfices.
On les accusait de répandre à leur gré les épizooties, de rendre les
chevaux immobiles, de dessécher les pâturages pour faire mourir de faim
les troupeaux de leurs ennemis, et de changer en loups les agneaux
naissants, qui dévoraient leurs mères au lieu de les téter; mais, par
compensation, s’ils étaient puissants pour le mal, ils l’étaient
également pour le bien. Ils avaient des formules infaillibles pour
guérir les animaux ou pour éloigner les loups; en voici un échantillon:

«_Le château de Belle-Garde pour les chevaux._ Prenez du sel sur une
assiette; puis, ayant le dos tourné au lever du soleil, et les animaux
devant vous, prononcez, étant à genoux, la tête nue, ce qui suit:

«–Sel qui es fait et formé au château de Belle, sainte belle Élisabeth,
au nom de Disolet, Soffé portant sel, sel dont sel, je te conjure au nom
de Gloria, Dorianté et de Galliane, sa soeur; sel, je te conjure que tu
aies à me tenir mes vils chevaux de bêtes cavalines que voici présents,
devant Dieu et devant moi, saints et nets, bien buvants, bien mangeants,
gros et gras, qu’ils soient à ma volonté; sel dont sel, je te conjure
par la puissance de gloire, et par la vertu de gloire, et en toute mon
intention toujours de gloire.

«Ceci prononcé au coin du soleil levant, vous gagnez l’autre coin,
suivant le cours de cet astre, vous y prononcez ce que dessus. Vous en
faites de même aux autres coins; et étant de retour où vous avez
commencé, vous y prononcez de nouveau les mêmes paroles. Observez,
pendant toute la cérémonie, que les animaux soient toujours devant vous,
parce que ceux qui traverseront sont autant de bêtes folles.

«Faites ensuite trois tours autour de vos chevaux, faisant des jets de
votre sel sur les animaux, disant:–Sel, je te jette de la main que Dieu
m’a donnée; Grapin, je te prends, à toi je m’attends.

«Dans le restant de votre sel, vous saignerez l’animal sur qui on monte,
disant:–Bête cavaline, je te saigne de la main que Dieu m’a donnée;
Grapin, je te prends, à toi je m’attends.»

Ou pourrait choisir entre mille recettes du même genre; mais comme elles
se valent toutes, et que quelques-unes seulement se distinguent par des
profanations et des blasphèmes, nous n’insisterons pas plus longtemps,
et pour en finir avec les maléfices de cette espèce, nous ajouterons que
certains sorciers avaient la prétention de créer des animaux, et de les
tirer, comme Dieu, du néant. L’auteur du _Monde enchanté_, Bekker, a
examiné à fond cette question, et si, forcé, dit-il, par l’évidence, il
accorde aux magiciens le pouvoir de faire des poux, il croit que ce
pouvoir se borne là, et il leur refuse même celui de faire des
grenouilles.

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