intervention du diable


Les diverses sciences occultes dont nous venons de parler: la cabale,
l’astrologie, la divination, la nécromancie forment chacune, on l’a vu,
une spécialité distincte et limitée; mais il en est une qui les domine
et les résume toutes: c’est la magie, devenue la sorcellerie du moyen
âge. La sorcellerie, en effet, prédit l’avenir, change et transforme
non-seulement les éléments, mais même les hommes; elle évoque les
morts; elle tue les vivants à la distance de plusieurs centaines de
lieues; elle donne à ses adeptes la science sans étude, la fortune sans
travail; elle opère une foule de prodiges; et telle est la terreur
qu’elle inspire, ou la fascination qu’elle exerce sur ses initiés, que
de toutes parts les bûchers s’allument pour les consumer, tandis qu’un
grand nombre d’entre eux aiment mieux mourir plutôt que de renier la
science qui leur coûte la vie.

Comment, dans la croyance du moyen âge, le sorcier arrivait-il à cette
puissance supérieure? comment opérait-il ces prodiges qui ont épouvanté
les vieux âges? Il les opérait par l’entremise du démon; en d’autres
termes, la sorcellerie n’est que le résumé des sciences occultes
élevées, par l’intervention de Satan, à leur dernier degré de puissance.
La tradition du passé tout entière est là pour l’attester. Satan, en
effet, pour les hommes du moyen âge, n’est point le vaincu de l’abîme;
c’est le principe du mal des traditions indiennes, égal en puissance au
principe du bien: c’est le dispensateur des trésors, des plaisirs, le
révélateur de tous les secrets de la nature; c’est le maître de tous
ceux qui veulent jouir et savoir, qui escomptent pour des biens
périssables les biens éternels, afin d’obtenir l’accomplissement de
leurs rêves ou de leurs passions. Voyons maintenant comment
s’établissent les relations qui mettent l’homme en contact avec le
démon.

Nous ne parlerons point ici des possessions, qui sont attestées par
l’Écriture et par l’Évangile. Nous nous occuperons seulement des
rapports qui s’établissent dans la sorcellerie et qui sont relatés dans
toutes les légendes démonographiques.

Dans la possession, telle qu’elle est définie par la tradition
religieuse, c’est le diable qui s’empare de l’homme, qui le pénètre en
se _transfusant_, et qui substitue sa volonté à la sienne. Le possédé
est dompté à son insu, et toujours contre son gré. Dans la sorcellerie,
au contraire, c’est l’homme qui va au-devant de Satan. Il l’appelle, il
l’invite, il lui offre son âme en échange de ses services, l’asservit à
ses ordres et lui dérobe ses secrets. D’un côté, c’est un maître; de
l’autre, c’est un esclave. Quand le sorcier, ou celui qui aspire à
l’être, veut s’unir avec le démon, il commence par renier le baptême; il
se livre, comme pour donner des arrhes, aux profanations les plus
sacrilèges, et rédige un contrat en bonne forme, dans lequel est stipulé
un double engagement: Le diable qui par là gagne une âme, ne manque
jamais de venir signer; d’_apposer sa griffe_, le mot est resté dans la
langue. Si le contrat porte que le diable est tenu d’obéir à tous ceux
qui se serviront du pacte, il doit se tenir à la disposition des
requérants; s’il n’y a point de stipulation semblable, il n’est obligé
qu’envers la personne qui a contracté. Dans le premier cas, le pacte est
exprès; dans le second cas, il est tacite. Il y a des contrats
perpétuels, et des contrats temporaires; les premiers sont valables
jusqu’à la fin du monde entre les mains de ceux qui les possèdent; les
seconds doivent être renouvelés à leur expiration. Dès ce moment, Satan
se trouve vis-à-vis de l’homme dans un vasselage complet, et il est
juste de dire qu’il remplit toujours ses engagements avec une grande
exactitude. Il se laisse enfermer dans des coffres, dans des boîtes,
dans des anneaux; il se laisse mettre en bouteille, et, pour mieux
servir ses maîtres, on l’a vu rester près d’eux sous la forme de divers
animaux. Simon le Magicien et le docteur Faust l’avaient condamné à
entrer dans le corps d’un chien noir. Delrio raconte que Corneille
Agrippa de Nettesheim avait deux chiens, _Monsieur_ et _Mademoiselle_,
qui couchaient dans son lit, ou se tenaient des jours entiers sur sa
table de travail. Le jour de sa mort, Corneille Agrippa, touché de
repentir, appela _Monsieur_ dans son lit, et lui ôtant le collier
nécromantique qu’il portait au cou: «Arrière, Satan! lui dit-il,
arrière, tu m’as perdu; je te maudis et te renie; laisse-moi, du moins,
mourir en paix.» Le chien, à ces mots, se sauva en hurlant, la queue
basse, et courut se noyer dans la Saône. On a su depuis qu’il ne s’était
pas noyé, mais, qu’après avoir traversé la France, il était passé à la
nage en Angleterre, et qu’alors il s’était attaché à une jeune femme de
bonne famille, qui avait failli être brûlée pour ce fait.

La croyance aux pactes infernaux fut, pour ainsi dire, universelle au
moyen âge. Tandis que les mystiques, les âmes tendres et rêveuses, se
tournaient par l’extase et l’aspiration religieuse vers les joies et les
clartés du ciel, ceux qui blasphémaient et qui souffraient, les méchants
qui rêvaient le crime, les âmes souillées qui rêvaient de monstrueux
plaisirs, s’envolaient aussi vers les régions de l’inconnu, mais en se
tournant vers l’autre pôle, et les proscrits de cette société incomplète
et barbare demandaient au Proscrit de l’abîme les biens que le monde
leur refusait, les joies coupables qu’ils ne pouvaient demander à Dieu.
Chaque fois qu’un homme s’élevait par son génie ou sa fortune au-dessus
de la foule, cette foule ignorante et effrayée l’accusait d’avoir
contracté avec Satan. On disait qu’Albert le Grand lui avait demandé le
mot des secrets de la nature; l’abbé Trithème, le mot du mystère humain;
Virgile, le don de l’harmonie des vers; Faust, la science universelle.
Louis Gauffredi de Marseille se donna au diable pour inspirer de l’amour
aux femmes rien qu’en soufflant sur elles. Palma Cayet, l’auteur de la
_Chronologie novennaire_, s’était également livré corps et âme, à
condition que l’esprit malin le rendrait toujours vainqueur dans ses
disputes contre les ministres de la religion réformée et qu’il lui
conférerait le don des langues. Le contrat fut trouvé signé de son sang
dans ses papiers après sa mort; et comme le diable, au moment de son
décès, était venu chercher son corps et son âme, on fut obligé, pour
tromper ceux qui devaient le porter en terre, de mettre de grosses
pierres dans son cercueil. En 1778 même, à Paris, un laquais qui venait
de perdre son argent au jeu se vendit dix écus pour avoir un enjeu
nouveau; et vers le même temps, l’Anglais Richard Dugdale, qui voulait
devenir le meilleur danseur du Lancashire, se vendit pour une leçon de
danse. La légende de Théophile, rêvée primitivement par Eutychien, et
transmise au moyen âge par Siméon le Métaphraste et Hroswita, l’abbesse
de Gandersheim en Saxe, prouve que la croyance aux faits de cette nature
remonte à une haute antiquité.

Satan, nous l’avons dit plus haut, remplissait exactement ses
engagements aussi longtemps que durait le contrat; mais à l’expiration
de ce contrat, il ne manquait jamais de venir réclamer le prix de ses
complaisances, et alors il fallait les payer cher; il n’attendait pas
toujours, pour s’indemniser de ses peines, que la fièvre ou la
vieillesse emportât son débiteur dans l’autre monde, et pour jouir plus
vite de cette âme qui s’était vendue et qu’il regardait comme son bien,
comme un bien sur lequel il avait hypothèque, il la déliait souvent
lui-même des liens de sa prison charnelle, en tordant le cou à l’homme
dont il s’était fait pour quelques jours l’esclave obéissant, afin
d’être son maître dans l’éternité.