On conçoit que, du moment où certains hommes étaient investis par la
tradition universelle d’un pouvoir aussi grand, et surtout aussi
malfaisant que celui des sorciers, la société se soit crue sérieusement
menacée, et qu’elle ait pris, pour se défendre, les plus grandes
précautions. On conçoit également que l’Église, outragée dans sa foi, se
soit armée d’une réprobation sévère. Cette réprobation était légitime;
mais comme en semblable matière, les délits étaient le plus souvent
imaginaires, la répression atteignit une foule de victimes innocentes,
et les châtiments furent presque toujours d’une effroyable rigueur.
L’antiquité elle-même avait compris le danger qui pouvait résulter d’une
science ténébreuse dont le but était de changer l’ordre éternel de la
nature; elle avait reconnu que les maléfices et les philtres cachaient
souvent de véritables empoisonnements; que ceux qui, à côté des oracles
et des prêtres, se mêlaient de prédire l’avenir par l’évocation des
morts n’étaient que des charlatans qui cherchaient des dupes; et tout en
admettant une espèce de magie, moitié scientifique, moitié religieuse,
elle poursuivit avec sévérité les adeptes des sciences occultes, qu’on
désignait alors sous le nom de mathématiciens. Une loi de Constantin,
promulguée en 321, établit nettement la distinction entre les deux
sciences, en admettant que certains magiciens peuvent rendre de
véritables services, guérir les maladies, conjurer les vents, et que,
dans ce cas, il faut les laisser faire; mais bientôt Constance frappa
d’une même réprobation tous les adeptes des sciences occultes. Il leur
imposa un _silence éternel_, et par une loi promulguée en 358, il
condamna les magiciens et les Chaldéens à être déchirés avec des ongles
de fer. Les codes barbares les proscrivirent également, et le chapitre
LXVII de la loi salique porte que les sorcières qui dévoreront des
hommes seront condamnées à huit mille deniers d’amende.
Les Pères de l’Église, persuadés que la magie était l’héritière directe
des rites et des impuretés du paganisme, se montrèrent aussi pour elle
d’une grande sévérité. Les conciles d’Ancyre et de Laodicée frappèrent
les sciences occultes d’anathèmes, mais en punissant seulement par la
pénitence et des peines spirituelles ceux qui se livraient à des
maléfices. Dès ce moment, la législation civile et religieuse fut
nettement établie, et la pénalité seule se modifia suivant les temps.
Charlemagne, dans ses Capitulaires, s’inspirant des lois romaines, des
lois barbares, des canons des conciles, déclara les magiciens des hommes
exécrables. Jusqu’au XIIIe siècle, les condamnations furent peu
nombreuses, et beaucoup moins sévères qu’elles ne l’ont été depuis.
Charlemagne, tout en ordonnant qu’on se saisît des sorciers, ne veut pas
qu’on les fasse périr, et il recommande seulement qu’on les tienne en
prison, afin qu’ils s’amendent. On voit même, en 936, le pape déclarer
solennellement que, quoique les devins, les enchanteresses et les
sorciers soient condamnés à mort par l’ancienne loi, les juges
ecclésiastiques doivent cependant leur sauver la vie, pour qu’ils
puissent faire pénitence. Cette indulgence, trois siècles plus tard, fit
place à la plus inexorable sévérité.
Jusqu’à la fin du XIIe siècle, les hérésies, en France, avaient été
avant tout philosophiques; mais, à cette époque, elles s’imprégnèrent
d’une foule de superstitions, qui semblent en certains points reproduire
les doctrines orientales. Les vaudois et les albigeois, qui furent
considérés comme les descendants directs des manichéens, admettaient
comme eux l’existence de deux principes, entièrement indépendants, qui
se partageaient le gouvernement du monde. Bardesanes, Manès,
Priscillien, semblaient renaître dans les sectes que nous venons de
nommer. Ces sectes, en élevant le diable jusqu’à l’idée de cause, en
firent le vice-roi tout-puissant de ce monde; elles partagèrent leurs
adorations, et l’importance que prit alors la sorcellerie fut une
conséquence de leurs doctrines. L’Église, qui retrouvait là d’antiques
erreurs, s’arma d’une rigueur nouvelle. Elle enveloppa dans une même
proscription les hérétiques et les sorciers, et pour punir des crimes
qui remontaient jusqu’à Dieu, on recourut aux supplices que Dieu
lui-même imposait aux réprouvés: on brûla ceux que l’on regardait comme
coupables d’hérésie et de sorcellerie. Une juridiction nouvelle, celle
de l’inquisition, fut instituée pour connaître de ces crimes, et une
bulle du pape Innocent VIII signala les sorciers à la sévérité des
inquisiteurs. «Nous avons appris, dit cette bulle, qu’un grand nombre de
personnes des deux sexes ne craignent pas d’entrer en communication avec
le diable, et que par leurs sorcelleries elles frappent également les
hommes et les animaux, rendent les mariages stériles, font périr les
enfants des femmes et les petits des bestiaux, flétrissent les blés, les
jardins, les fruits et l’herbe des pâturages.» Par ces motifs, les
inquisiteurs furent armés de pouvoirs extraordinaires. Les juges civils
les secondèrent dans l’oeuvre de la répression. Les bûchers
s’allumèrent, et les sorciers, ou ceux que l’on regardait comme tels,
furent immolés par centaines. Déjà, dès les premiers siècles de notre
ère, le juif Philon avait dit que leur mort ne doit pas être différée
d’un instant; qu’il faut les tuer, «comme on écrase les serpents, les
scorpions, et autres bêtes venimeuses, avant qu’elles aient fait un
mouvement pour mordre.» Le moyen âge suivit à la lettre cette
recommandation cruelle, et quand Voltaire dit qu’on a brûlé en Europe
plus de cent mille sorciers, il est sans aucun doute resté bien
au-dessous du chiffre véritable.

