La lycanthropie


Les divers enchantements dont nous venons de parler, quelque absurdes
qu’ils soient, ont du moins leurs motifs dans les sentiments ou les
passions. On conçoit en effet que l’homme désire ardemment connaître
l’avenir; qu’il recherche la vengeance, l’amour ou l’amitié, qu’il
veuille asservir les éléments à sa puissance, et qu’il tente même de
créer des êtres vivants, en dehors des lois ordinaires de la
reproduction des races. Il y a là tout à la fois, de sa part, un effort
de son orgueil et une lutte désespérée contre sa propre faiblesse. Mais
ce qui se conçoit plus difficilement, c’est qu’il soit venu à l’idée des
hommes de se changer eux-mêmes en animaux malfaisants, comme cela se
pratiquait dans la lycanthropie, ou métamorphose de l’homme en loup.

L’antiquité, comme le moyen âge, a cru avec une bonne foi singulière à
cette étrange transformation. Hérodote en parle comme d’un fait avéré;
Virgile en parle également, et dans sa huitième églogue, il fait dire à
Alphésibée: «J’ai vu Moeris se faire loup et s’enfoncer dans les bois.»
Au moyen âge, on vit les lycanthropes, devenus loups-garous, jeter
l’épouvante dans les villes et dans les campagnes. Les sorciers
opéraient cette métamorphose sur leurs ennemis, mais le plus souvent,
ils l’opéraient sur eux-mêmes, et sous cette forme nouvelle ils
attaquaient, non-seulement les troupeaux, mais encore les hommes, dont
ils dévoraient la chair saignante; ils pouvaient toujours, quand ils le
voulaient, reprendre leur première forme, mais quand, par hasard, ils
avaient reçu en se trouvant à l’état de loup, une blessure qui les avait
privés d’un membre, ils gardaient, en redevenant hommes, l’empreinte de
cette mutilation, et c’est par là que l’on parvenait souvent à les
reconnaître. L’un des démonographes les plus entêtés du XVIe siècle,
Boguet, raconte que, dans les montagnes de l’Auvergne, un chasseur fut
un jour attaqué par un loup énorme, auquel, en se défendant, il coupa la
patte droite. L’animal ainsi mutilé s’enfuit en boitant sur trois
pattes, et le chasseur se rendit dans un château voisin pour demander
l’hospitalité au gentilhomme qui l’habitait; celui-ci, en l’apercevant,
s’enquit s’il avait fait bonne chasse. Pour répondre à cette question,
il voulut tirer de sa gibecière la patte qu’il venait de couper au loup
qui l’avait attaqué, mais quelle ne fut point sa surprise, en trouvant
au lieu d’une patte, une main et à l’un des doigts un anneau que le
gentilhomme reconnut pour être celui de sa femme. Il se rendit
immédiatement auprès d’elle, et la trouva blessée et cachant son
avant-bras droit. Ce bras n’avait plus de main, on y rajusta celle que
le chasseur avait rapportée, et force fut à cette malheureuse d’avouer
que c’était bien elle qui, sous la forme d’un loup, avait attaqué le
chasseur dans la plaine, et s’était sauvée ensuite en laissant une patte
sur le champ de bataille. Le gentilhomme qui ne se souciait point de
garder une telle compagne, la livra à la justice, et elle fut
brûlée.–Les sorciers ne se déguisaient pas seulement en loups, ils se
changeaient encore, suivant les occasions, en corneilles, en chats, en
lièvres et en autres animaux. Une sorcière écossaise, du nom d’Isobel,
ayant été envoyée par le diable porter un message à ses voisines sous
la forme d’un lièvre, rencontra des laboureurs accompagnés de leurs
chiens. Les chiens poursuivirent la sorcière avec une telle vivacité que
celle-ci n’eut point le temps de prononcer les paroles magiques qui
devaient lui rendre sa forme humaine, et qu’elle regagna en toute hâte
sa maison où elle parvint à dépister les chiens en se cachant dans un
réduit. Les histoires de ce genre sont excessivement nombreuses, et
comme elles se ressemblent à peu près toutes, nous nous bornerons, à
celle que nous venons de raconter.

Il faudrait des volumes pour exposer en détail tous les prodiges
attribués aux sorciers; nous avons essayé, dans les pages qu’on vient de
lire, de grouper autant que possible, dans un ordre logique, ceux qui
passaient pour être les plus fréquents, et qui formaient pour ainsi dire
la tradition classique; mais il en reste encore une infinité d’autres
qui sont tout à fait en dehors de cette tradition, et qui paraissent au
milieu de toutes ces merveilles, des merveilles exceptionnelles. Les
deux récits suivants, pris au hasard entre mille autres du même genre,
nous ont paru mériter une distinction particulière, le premier à cause
de sa teinte poétique et chevaleresque, le second parce qu’il est
gravement enregistré dans une histoire sérieuse, celle de Charles-Quint,
par Sandoval.

Dans le premier récit il s’agit d’une armée enchantée, qu’un patriote
écossais tenait en réserve pour le jour où son pays serait en danger.
Cette armée, immobile et glacée comme une armée de statues, était rangée
dans d’immenses cavernes en attendant l’heure du combat, et voici
comment son existence fut découverte: «Un maquignon avait vendu, dit
Walter Scott, un cheval noir à un vieillard à l’air vénérable, qui lui
donna rendez-vous à minuit, pour lui en payer le prix, sur la pointe
remarquable appelée _Lucken-Have_, sur les montagnes d’Eildon. Le
maquignon y alla. La somme lui fut payée en pièces de monnaie fort
anciennes, et l’acheteur l’invita à venir voir sa demeure. Le marchand
de chevaux le suivit avec le plus grand étonnement dans d’immenses
écuries, de chaque côté desquelles étaient rangés des chevaux dans un
état d’immobilité parfaite, et auprès de chaque coursier était un
guerrier également immobile.–Tous ces hommes, lui dit le vieillard à
voix basse, s’éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.–A l’extrémité
de ces écuries extraordinaires étaient suspendus une épée et un cor, que
le prophète montra au maquignon comme offrant le moyen de rompre le
charme. Celui-ci, troublé et Confondu, prit le cor et essaya d’en tirer
quelques sons. Au même instant, les chevaux hennirent, trépignèrent et
secouèrent leurs harnais; les guerriers se levèrent, le bruit de leurs
armures retentit, et le maquignon, effrayé du tumulte qu’il avait
excité, laissa tomber le cor de ses mains. Alors, une voix semblable à
celle d’un géant s’éleva au-dessus du bruit qui régnait, et prononça ces
paroles:–Malheur au lâche qui ne tire pas l’épée avant de donner du
cor!–Un tourbillon poussa le maquignon hors de la caverne, et il ne put
jamais en retrouver l’entrée.»

Le second fait, comme nous l’avons dit, est emprunté à Sandoval. «En
1547, dit cet historien, on découvrit dans la Navarre un grand nombre de
femmes qui se livraient aux pratiques de la sorcellerie. L’un des
inquisiteurs voulant s’assurer, par sa propre expérience, de la vérité
des faits, fit venir une vieille sorcière, lui promit sa grâce à
condition qu’elle ferait devant lui toutes les opérations de
sorcellerie, et lui permit de s’échapper pendant son travail, si elle en
avait le pouvoir. La vieille ayant accepté la proposition, demanda une
boîte d’onguent qu’on avait trouvée sur elle, et monta avec le
commissaire dans une tour, où elle se plaça avec lui devant une fenêtre.
Elle commença, à la vue d’un grand nombre de personnes, par se mettre de
son onguent dans la paume de la main gauche, au poignet, au noeud du
coude, sous le bras, dans l’aine et au côté gauche; ensuite elle dit
d’une voix très-forte: _Es-tu là?_ Tous les spectateurs entendirent dans
les airs une voix qui répondit: _Oui, me voici_. La femme alors se mit
à descendre le long de la tour, la tête en bas, en se servant de ses
pieds et de ses mains, à la manière des lézards; arrivée au milieu de la
hauteur, elle prit son vol dans l’air, devant les assistants, qui ne
cessèrent de la voir que lorsqu’elle eut dépassé l’horizon. Dans
l’étonnement où le prodige avait plongé tout le monde, le commissaire
fit publier qu’il accorderait une somme d’argent considérable à
quiconque lui ramènerait la sorcière. On la lui présenta au bout de deux
jours qu’elle fut arrêtée par des bergers. Le commissaire lui demanda
pourquoi elle n’avait pas volé assez loin pour échapper à ceux qui la
cherchaient. A quoi elle répondit, que son maître n’avait voulu la
transporter qu’à la distance de trois lieues, et qu’il l’avait laissée
dans le champ où les bergers l’avaient rencontrée.»

Nous avons, on le voit, traversé déjà dans cette histoire, bien des
récits étranges, évoqué bien des visions fantastiques, et cependant il
nous reste encore à raconter bien des folies. Ces folies sont comme
entassées dans un rêve qui les résume toutes; nous avons nommé le
sabbat.