La séance une fois ouverte, chacun prend son rôle: comme de raison, le
plus important appartient au diable; et ce rôle peut se ranger sous
quatre chefs principaux: 1° Satan reçoit les hommages de ses sujets; 2°
il compose, pour les leur distribuer, des poudres et des onguents
magiques; 3° il fait des conférences et des exhortations; 4° il se
livre, à l’égard des cérémonies du catholicisme, aux profanations les
plus sacriléges.
Nous ne décrirons pas les hommages que le diable exigeait de ses
affidés. L’inquisiteur Pierre Broussard, qui fit brûler, au XVe siècle,
les vaudois d’Arras, n’osait pas lui-même en parler, _pour doute_, dit
un vieil historien, _que les oreilles innocentes ne fussent averties de
si vilaines choses, tant il s’y commettoit des crimes puants et
énormes_. Nous ne parlerons pas non plus de la messe diabolique, dont on
peut lire le détail dans l’_Histoire de l’inquisition d’Espagne_, de
Llorente; il nous suffira de dire ici que tout ce que l’imagination la
plus souillée, la plus monstrueuse, peut rêver de plus obscène et de
plus impie, se trouve entassé comme à plaisir dans ces légendes, qui
effrayent par leur perversité. Nous nous arrêterons seulement à la
composition des onguents, et aux exhortations.
Après avoir fait l’aspersion dont nous avons parlé plus haut, Satan
plaçait toutes les herbes apportées par les initiés dans une immense
chaudière, avec des crapauds, des couleuvres, des balayures d’autels, de
la limaille de cloches et des enfants coupés par morceaux. Il écumait la
graisse de cet affreux bouillon, et, après avoir prononcé sur cette
graisse des paroles sacramentelles, il en faisait des onctions aux
assistants, et leur en distribuait ensuite de petits pots; c’était là,
pour les maléfices, l’ingrédient le plus infaillible, et cette drogue
conservait dans son action quelque chose de la perversité et de la
puissance de celui qui l’avait préparée.
Les sorciers, après avoir reçu l’onguent, mangeaient les débris des
chairs qui avaient servi à sa composition et ils se rangeaient ensuite
autour du trône, pour écouter les exhortations de leur maître. Celui-ci
revêtait, comme pour la messe diabolique, une mitre, une aube, une
chasuble noire. On ne dit pas si, pour cette nouvelle cérémonie, il
reprenait la forme humaine, car ces vêtements devaient figurer fort mal
sur un bouc, un corbeau ou un crapaud. Debout sur son trône d’ébène, «Il
les preschoit, et leur défendoit d’aller à l’église, d’ouyr la messe,
prendre de l’eau bénite, et que, s’ils en prenoient pour montrer qu’ils
fussent chrétiens, ils diroient:–Ne déplaise à notre maître!» Satan
recommandait à ses vassaux de faire tout ce que réprouvait l’Église, et
leur ordonnait le meurtre, l’inceste, l’adultère, la trahison, tous les
grands crimes, et, pour gages de leur soumission, il leur demandait
d’affreux blasphèmes. Ses discours étaient entrecoupés d’imprécations
terribles, et sa voix rauque et discordante. Il semblait plutôt braire
que parler, et il terminait son discours en donnant le signal des
réjouissances.
Comme dans les fêtes mondaines, ces réjouissances consistaient
principalement en danses et en festins. Le menu de ces festins était des
plus variés. Tantôt la table était chargée de mets splendides, préparés
avec une délicatesse extrême, tantôt on n’y mangeait que du pain noir et
de la chair d’enfants; mais cette chair et les mets les plus recherchés
eux-mêmes étaient toujours d’une extrême fadeur, attendu que l’on n’y
employait jamais le sel, parce que l’Église s’en servait dans la
bénédiction de l’eau et dans le baptême; de plus, les sorciers avaient
beau manger et boire, ils ne parvenaient jamais à calmer leur soif ou
leur faim, ce qui fait dire à quelques démonographes que le diable ne
donnait jamais aux invités du sabbat que des viandes et des vins
fantastiques. Quelquefois, pour égayer les convives, Satan chantait,
comme les jongleurs dans les repas des barons, des histoires empruntées
aux légendes de l’enfer, et, la chanson terminée, on portait des toasts
à la ruine de la foi, à l’hérésie, à l’Antechrist.
Après le repas, on dansait; chaque homme devait amener une femme, et
quand, par hasard, il manquait quelques personnes pour compléter les
quadrilles, Satan y suppléait par des incubes et des succubes,
c’est-à-dire des démons mâles et femelles. La toilette de rigueur était
une nudité complète. Les danseurs et les danseuses, au lieu de
bouquets, portaient à la main des torches de poix noire; un vieux Turc
ouvrait la danse avec une jeune religieuse qui avait forfait à ses
voeux; alors, au milieu d’une ronde effrénée, tous les assistants se
livraient aux actes de la plus hideuse dépravation. La danse terminée,
et au moment où le chant du coq annonçait les premières lueurs du jour,
chacun retournait chez soi, comme il était venu, sur un balai ou sur le
dos du diable.

