Nous connaissons maintenant toutes les sources auxquelles les magiciens
et sorciers vont demander un pouvoir surnaturel. Nous connaissons les
pactes, les conjurations, le grimoire, les talismans, les carrés, les
baguettes, les anneaux magiques, les poudres, les breuvages et les
onguents. Nous allons voir maintenant à quels usages les sorciers
appliquaient tout ce formalisme lugubre, et ce qu’ils faisaient ou
prétendaient faire de leur puissance.
Cette puissance était infinie et sans bornes, et en suivant à travers
l’histoire les prodiges qu’on lui attribuait, on reste épouvanté de la
sottise humaine, et l’on a peine à comprendre ce qu’il en coûte à
l’humanité de siècles et d’efforts pour secouer le joug des plus
grossiers mensonges.
La divination, qui formait dans l’antiquité l’une des branches les plus
importantes de la théogonie païenne, fut aussi dans le moyen âge, nous
l’avons indiqué plus haut, l’un des principaux attributs des magiciens
et des sorciers qui, en général, en empruntaient les pratiques à
l’astrologie. Il n’est point d’événements importants que les magiciens
et les devins n’aient prédits; il n’est point d’hommes célèbres dont ils
n’aient annoncé la grandeur ou la mort; et l’on ferait des volumes avec
les contes auxquels cette croyance a donné lieu. Nous choisirons au
hasard, au milieu de ces rêveries, quelques faits caractéristiques.
Ænéas Sylvius raconte que pendant la guerre du duc Uladislas contre
Grémiozilas, duc de Bohème, une sorcière dit à son fils, qui suivait le
parti d’Uladislas, que son maître succomberait dans l’a première
bataille avec la plus grande partie de son armée, et que, pour lui, il
échapperait au péril s’il tuait le premier ennemi qu’il rencontrerait
dans la mêlée, s’il lui coupait ensuite les oreilles, et faisait une
croix avec son épée sanglante entre les pieds de devant de son cheval.
Le fils de la sorcière exécuta fidèlement ces prescriptions; il sortit
sain et sauf du combat, tandis qu’Uladislas resta sur le champ de
bataille avec une grande partie de son armée.
En 1452, dit le savant auteur d’un travail sur les vaudois, M.
Bourquelot, une étrangère se présente au grand hôtel-Dieu de Provins; on
la reçoit avec bienveillance; mais au moment où elle entrait, un chien
se précipite sur elle et la mord au visage. Furieuse alors, elle dit à
la gardienne de la maison: _Tu m’as fait mordre par ton chien; avant
trois jours, tu mourras de mauvaise mort._ La gardienne mourut en effet,
car la prédiction s’accomplissait toujours.
Voici maintenant, dans un autre genre, une anecdote qui a été plusieurs
fois racontée par de graves historiens, et qui se trouve consignée dans
les _Recherches_ de Pasquier: «La feue royne mère Catherine de Médicis,
dit Pasquier, désireuse de savoir si tous ses enfants monteroient à
l’Estat, un magicien, dans le château de Chaulmont, qui est assis sur le
bord de la rivière de Loire entre Blois et Amboise, luy monstra dans une
chambre, autour d’un cercle qu’il avoit dressé, tous les roys de France
qui avoient esté et qui seroient, lesquels firent autant de tours autour
du cercle qu’ils avoient regné ou qu’ils dévoient regner d’années; et
comme Henri troisième eut fait quinze tours, voilà le feu roy qui entre
sur la carrière gaillard et dispos, qui fit vingt tours entiers et,
voulant achever le vingt et uniesme, il disparut. A la suite vint un
petit prince, de l’aage de huit à neuf ans, qui fit trente-sept à
trente-huit tours; et après cela toutes choses se rendirent invisibles,
parce que la feue royne mère n’en voulut voir davantage.»
Les sorciers appliquaient leur science divinatoire à prédire les
événements les plus importants comme les plus futiles; ils donnaient
l’horoscope des peuples, des villes et des individus. Ils annonçaient
les disettes, les tremblements de terre, la perte ou le gain des
batailles, et leurs prédictions, propagées dans la foule, tenaient
souvent pendant de longues années tout un peuple en émoi. Ils
annonçaient également, dans la vie privée, les maladies, la mort, la
perte de la fortune, les héritages, les infidélités des amants et des
maîtresses. Plusieurs d’entre eux payèrent de leur vie leur prétendue
science, et il en fut quelquefois de même de ceux qui les consultaient.
En 1521, le duc de Buckingham fut décapité pour avoir écouté les
prédictions d’un devin nommé frère Hopkins, et vers le même temps lord
Humperford fut également décapité pour avoir consulté certains devins
sur le terme de la vie de Henri VIII. A toutes les époques et dans tous
les rangs de la société, chose humiliante pour la raison, ces prophètes
de mensonges ont trouvé autour d’eux une foi robuste; la divination a
même échappé au scepticisme moderne; bien des esprits forts; qui ne sont
souvent en réalité que des esprits faibles, après avoir douté de tout,
n’auraient point osé douter de cette science absurde, et comme preuve,
il suffit de nommer Cagliostro, Mlle Lenormant, les cartomanciens, les
buccomanciens, l’auteur du _Corbeau sanglant_, et les devins de nos bals
publics. Vantons-nous après cela du progrès de nos lumières, de notre
perfectibilité et de notre civilisation.

