Les écrivains de l’antiquité, historiens ou poëtes, sont remplis de
nombreux témoignages qui attestent l’importance de la magie et de la
sorcellerie dans le monde païen. Dans l’Inde, ces prétendues sciences se
confondent constamment avec la religion; on les retrouve en Égypte, en
Thessalie et en Chaldée, dans la Grèce et à Rome. Quelques-uns des
écrivains anciens, grecs ou romains, qui parlent de la magie la divisent
en deux branches distinctes: l’une, théurgique, qui relève uniquement de
la religion et de la science, et qui ne cherche que le bien; l’autre,
goétique, qui n’agit que par l’intermédiaire des génies malfaisants ou
des dieux infernaux, et qui ne cherche que le mal. Ces deux branches, de
même qu’elles ont un but et un esprit différents, procèdent également
par des moyens opposés.
Dans la théurgie, le cérémonial est grave et sérieux. La première
condition imposée à ceux qui la pratiquent, c’est la pureté. Ils ne
doivent point se nourrir de choses qui aient vécu: ils doivent éviter
tout contact avec les cadavres; dans leurs invocations, ils ne
s’adressent qu’aux génies bienfaisants, à ceux qui veillent au bonheur
des hommes. Les herbes, les pierres, les parfums, étant chacun le
symbole particulier d’une divinité, le théurgiste les offrait aux dieux
qu’il voulait se rendre favorables; mais pour que l’opération réussît,
il devait nommer tous les dieux et présenter à chacun d’eux l’offrande
qui lui était agréable: «Une corde rompue, dit Jamblique, dérange toute
l’harmonie d’un instrument de musique; ainsi une divinité, dont on a
oublié le nom ou à laquelle on n’a point présenté la pierre, l’herbe ou
le parfum qui lui plaît, fait manquer le sacrifice.» La théurgie, comme
la religion, avait des initiations, de grands et de petits mystères: on
en attribuait l’invention à Orphée, qui était considéré comme le plus
ancien des magiciens. Cette science ne changeait rien aux idées que la
théogonie païenne se formait des dieux, et toutes deux suivaient les
mêmes rites pour arriver aux mêmes résultats.
Il n’en était pas de même de la magie goétique, qui s’adressait aux
divinités malfaisantes ou à celles qui présidaient aux passions. Cette
magie avait un appareil sombre; elle cherchait pour ses opérations les
lieux souterrains, les herbes vénéneuses, les ossements des morts, les
plus redoutables imprécations, et n’agissait que pour nuire. Du reste,
la distinction entre les deux sciences était fort difficile à maintenir;
et si quelques esprits supérieurs ont tenté, en se ralliant à la
théurgie, d’en faire l’auxiliaire des cultes païens dans ce qu’ils
avaient d’aspirations spiritualistes, la foule ne tint jamais compte des
différences. La théurgie et ses mystères restèrent à l’état de doctrines
occultes; et la goétie, comme la sorcellerie du moyen âge, dont elle est
l’aïeule directe, tenta comme elle de s’emparer du monde et d’assurer à
l’homme l’entière satisfaction de tous ses penchants, de toutes ses
passions, de tous les désirs de ses sens, de toutes les ambitions de son
esprit. Comme la sorcellerie, elle procédait, par des conjurations et
par une foule de pratiques absurdes ou minutieuses à l’aide desquelles
elle espérait asservir les dieux, les êtres du monde supra-sensible, les
éléments, les astres, et toutes les forces vives de la nature. Porphyre
nous a conservé les formules de conjurations des magiciens égyptiens:
ces magiciens s’adressaient au soleil, à la lune, aux astres. Ils leur
disaient que, s’ils ne se prêtaient point à leurs désirs, ils
bouleverseraient la voûte du ciel, qu’ils découvriraient les mystères
d’Isis, qu’ils exposeraient ce qui était caché dans l’intérieur du
temple d’Abydos, qu’ils arrêteraient la course du vaisseau de l’Égypte;
et que, pour plaire à Typhon, ils disperseraient les membres d’Osiris.
Les enchanteurs de l’Inde procédaient de même par la menace et
l’imprécation; seulement ils s’adressaient aux génies au lieu de
s’adresser aux astres, et leur écrivaient au lieu de leur parler.
La plupart des recettes qui figurent en si grand nombre dans les livres
de la sorcellerie moderne se retrouvent dans l’antiquité. Sans parler de
la divination qui faisait partie intégrante du culte, les philtres, les
charmes, les évocations des morts, les métamorphoses d’hommes en
animaux, tout cela est dans le paganisme gréco-romain. Homère nous
montre le devin Tirésias préparant une fosse pleine de sang pour évoquer
les mânes; il nous montre Circé changeant en pourceaux les compagnons
d’Ulysse, comme Horace nous montre Canidie et Sagone se rendant la nuit
dans un cimetière pour procéder à leurs maléfices. Là elles enterrent un
jeune enfant tout vivant pour préparer un philtre avec son foie et sa
moelle; elles ramassent des herbes malfaisantes, des ossements
desséchés; elles déchirent une brebis noire et versent son sang dans une
fosse creusée avec leurs ongles; elles animent, comme les envoûteurs du
moyen âge, des figures de cire et les brûlent ensuite. Les poètes, dans
ces récits, ne font que traduire les superstitions populaires; car le
monde païen n’est pas moins riche en légendes de cette espèce que le
monde fantastique du moyen âge. S’agissait-il d’évoquer un mort, on
pouvait en toute sûreté recourir aux magiciens de Thessalie; on savait
que quand les Lacédémoniens eurent fait périr de faim Pausanias dans le
temple de Pallas, des magiciens avaient été chargés de débarrasser ce
temple du spectre qui venait y rôder chaque jour, et en écartait la
foule. Dans ce but, ils évoquèrent les âmes de plusieurs citoyens qui,
pendant leur vie, avaient été les ennemis déclarés de Pausanias; et
celles-ci, en retrouvant le spectre de l’homme qu’elles avaient détesté,
lui donnèrent une telle chasse qu’il n’osa plus se présenter, et laissa
parfaitement paisibles les visiteurs du temple. Voulait-on se faire
aimer d’une femme, on demandait aux disciples des prêtres de Memphis,
pour l’enterrer sur le seuil de la maison qu’elle habitait, la laine
d’airain chargée d’images lascives. On savait que les magiciens
faisaient tomber la grêle, le tonnerre, qu’ils excitaient les tempêtes,
qu’ils voyageaient par les airs, qu’ils faisaient descendre la lune sur
la terre, et qu’ils transportaient les moissons d’un champ dans un
autre. On savait que pour se défendre de leurs maléfices, il fallait
faire des fumigations de soufre, ou clouer à la porte de sa maison une
tête de loup. Les plus grands hommes eux-mêmes acceptaient ces
croyances. César avait son amulette, et Auguste portait pour talisman
une peau de veau marin dans la persuasion que cette peau le préserverait
de la foudre.
A Rome, comme chez nous, les magiciens et les sorciers, qui n’étaient
souvent en réalité que des malfaiteurs ou des empoisonneurs, abritant
leurs crimes sous les mystères d’une doctrine secrète, furent
rigoureusement poursuivis par les lois. Ils s’étaient tellement
multipliés en Italie, au temps de Tacite, sous le nom de mathématiciens,
ils s’y livraient à de si ténébreuses pratiques, que ce grand historien
les place au nombre des plus redoutables fléaux de l’empire, et malgré
la sévérité des lois romaines qui les frappaient des peines les plus
sévères, malgré l’exil ou la mort, ils reparaissaient toujours plus
nombreux, et, comme les sorciers du moyen âge, ils semblaient se
multiplier par la persécution.

