Onguents, poudres et breuvages


Après avoir cherché une puissance surnaturelle dans les rayons des
astres, dans le ciel et dans l’enfer, dans les chiffres et les lettres,
les traditions du paganisme et la parodie des cérémonies chrétiennes,
les sorciers s’adressaient encore aux plantes, aux arbres, aux animaux,
aux cadavres; ils les soumettaient à des manipulations fantastiques,
elles combinaient de cent manières différentes pour en tirer des
onguents, des poudres ou des breuvages. Ces herbes de la Thessalie, sur
lesquelles on disait que Cerbère, vaincu par Hercule, avait répandu sa
bave, ces herbes avaient gardé pour le moyen âge leurs propriétés
redoutables.

Parmi les plantes, la sorcellerie choisit de préférence toutes celles
qui sont vénéneuses ou infectes, telles que la ciguë ou la valériane;
celles qui croissent dans les ruines et sur les tombeaux, le lierre, la
mauve et l’asphodèle; parmi les arbres, elle choisit le cyprès, et,
comme pour rendre un dernier hommage à l’idolâtrie druidique, elle prête
au gui une vertu mystérieuse. Parmi les animaux, elle s’attache à ceux
qui sont hideux, tristes ou malfaisants, comme le coq que l’antiquité
avait consacré à la mort; le serpent qui séduisit la première femme sur
les gazons du paradis terrestre; le loup, le hibou, le crapaud.

Les cadavres humains eux-mêmes figuraient dans les préparations
diaboliques, et les sorciers, fidèles à leur principe de chercher
toujours ce qui était impur et souillé, recommandaient de n’employer, en
fait de débris humains, que ceux qui provenaient des malfaiteurs, des
excommuniés, des hérétiques et des pendus. Pour ajouter à l’efficacité
de ces restes affreux, on devait se les procurer dans les circonstances
les plus lugubres. Ceux que l’on ramassait dans les voiries étaient
beaucoup plus efficaces que ceux qui provenaient des cimetières; mais
rien n’égalait le corps des suppliciés détachés du gibet, à l’heure de
minuit, par une nuit sans lune, et surtout à la lueur des éclairs,
pendant un orage.

Du reste les recettes variaient à l’infini. En voici une à l’usage des
sorciers espagnols: Prenez des crapauds, des couleuvres, des lézards,
des colimaçons, et les insectes les plus laids que vous pourrez trouver.
Écorchez avec vos dents les crapauds et les reptiles; placez-les dans un
pot avec des os d’enfants nouveau-nés et des cervelles de cadavres tirés
de la sépulture des églises. Faites bouillir le tout jusqu’à _parfaite
calcination_, et faites bénir par le diable.

Shakspeare, résumant dans ses drames splendides les croyances de son
pays et de son temps, nous offre dans _Macbeth_ une formule non moins
étrange. L’une des sorcières fait bouillir dans une chaudière, avec les
entrailles empoisonnées d’un personnage de la tragédie, un crapaud, un
filet de serpent, un oeil de lézard, du duvet de chauve-souris, une
langue de chien, un dard de vipère, une aile de hibou, des écailles de
dragon, des dents de loup, un foie de juif, des branches d’if coupées
pendant une éclipse, un nez de Turc, le doigt d’un enfant de fille de
joie, mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant, le tout, après
parfaite cuisson, refroidi dans du sang de singe.

Dans les onguents ou breuvages destinés à produire l’amour, on employait
des têtes de milan, des queues de loup, des cendres de tableaux ou
d’images de saints canonisés, des cheveux d’hommes et de femmes. Tous
les mélanges dont nous venons de parler, outre les vertus qu’ils avaient
par eux-mêmes, devaient recevoir la consécration des paroles et des
conjurations magiques, et dans ces paroles il y avait toujours une
parodie des prières de l’Église, comme il y eut aussi quelquefois une
profanation de ses plus grands mystères par l’emploi sacrilége des
hosties consacrées.

Ainsi la sorcellerie recommandait pour ses pratiques tout ce que
l’imagination la plus souillée peut rêver de plus hideux. Sans doute il
faut faire ici une très-large part à la légende et au conte; mais il
nous paraît hors de doute que l’application de la plupart de ces
recettes a été souvent tentée, et il est facile de comprendre quelles
profanations, quels dangers, quels crimes même devaient en résulter:
aussi voit-on dans plusieurs textes de lois que le sorcier et
l’empoisonneur se confondaient souvent, et sous le règne même de Louis
XIV, Le Sage, Bonard, la Vigoureux, Expilli, qui, aux yeux de la foule,
avaient passé pour sorciers, ne se trouvèrent, en dernière analyse, que
des scélérats vulgaires, justiciables de la chambre des poisons. Il
était difficile, en effet, que des individus qui croyaient ou qui
feignaient de croire à de semblables folies n’arrivassent point
rapidement au dernier degré de la démoralisation.