Ce n’était point seulement par le pacte ou contrat infernal que l’homme
se mettait en rapport direct avec Satan. On pouvait encore, à l’aide de
certaines opérations, de certaines formules le forcer à sortir de
l’abîme, soit pour s’en servir momentanément, soit pour se l’attacher,
comme dans le pacte, durant un temps déterminé. «Les magiciens, dit
Clément d’Alexandrie, se font gloire d’avoir le démon pour ministre de
leur impiété, et de le réduire par leurs évocations à la nécessité de
les servir.» «D’où vient, dit également saint Augustin, que l’homme,
souillé de tous les vices, fait des menaces au démon pour s’en faire
servir comme par un esclave.» On voit aisément, par ces deux passages,
que la théorie des conjurations était connue dès les premiers siècles
de l’Église chrétienne; et en consultant les écrivains orientaux, grecs
et romains, on en suit les traces à travers les siècles païens.
Dans l’Inde, on pratiquait la conjuration en regardant certaines
couleurs consacrées, et en prononçant huit mots qui signifiaient: DIEU
EST PUISSANT ET GLORIEUX. C’était ce qu’on appelait les _noms
efficaces_. Chez les Grecs, les _lettres éphésiennes_ jouaient le même
rôle; en Égypte, on opérait en nommant les trente-six génies qui
présidaient au zodiaque; enfin le moyen âge s’inspira de toutes les
traditions antérieures; il ramassa des mots grecs, latins, chaldéens,
qu’il mêla au hasard en les défigurant; il y ajouta, par une profanation
sacrilége et toujours dans un but coupable, les mots de la liturgie, les
noms les plus respectables, et il en forma une langue barbare,
inintelligible, à l’usage des rites de la sorcellerie, en un mot,
l’argot infernal.
Les démonographes sont loin d’être d’accord sur la manière d’opérer dans
les conjurations. Agrippa en reconnaît de trois espèces: 1° par les
éléments; 2° par le monde céleste: étoiles, rayons, force, influence; 3°
par le monde des intelligences: religion, mystère, sacrement, Dieu. Il
est facile de reconnaître à première vue que le mysticisme, l’astrologie
et la cabale se confondent dans cette théorie bizarre. «Pour opérer
dans la magie, dit Agrippa, il faut une foi constante, de la confiance,
et la ferme conviction que l’on réussira.» Ici, on le voit, nous
retrouvons la théorie des magnétiseurs. Suivant Agrippa, la voix a une
grande puissance en ce qu’elle exprime l’intention; mais elle ne
l’exprime que passagèrement. L’écriture qui la fixe, qui lui donne un
corps, est douée d’une puissance encore plus grande. On doit donc, quand
on fait une conjuration magique, exprimer le voeu, d’abord par la voix,
et ensuite par l’écriture; et ce n’est pas à l’écriture vulgaire qu’il
appartient de figurer dans de si grands mystères; il faut au magicien,
comme aux prêtres des anciens cultes, un caractère accessible aux seuls
initiés, une écriture _céleste_, dont le type se trouve dans la
juxtaposition des astres. Cette formule est certainement parmi toutes
celles que nous avons rencontrées la moins déraisonnable, et on peut par
là juger des autres.
Suivant quelques écrivains, moins enthousiastes qu’Agrippa de
l’astrologie et de la cabale, on ne doit dans les invocations s’adresser
qu’aux démons; mais pour que l’opération soit efficace, il faut les
nommer tous, et c’est là que l’embarras commence, car il est fort
difficile, à cause du nombre, de connaître tous les sujets de ce que les
démonographes appellent la monarchie infernale, laquelle se compose: 1°
de Béelzébuth, empereur de toutes les légions diaboliques; 2° de sept
rois, qui sont: Bael, Pursan, Byleth, Paymon, Bélial, Asmodée, Zapan,
lesquels règnent aux quatre points cardinaux; 3° de vingt-trois ducs, de
dix comtes, de onze présidents, et de quelques centaines de chevaliers;
4° de six mille six cent soixante-six légions, formées chacune de six
mille six cent soixante-six diables, soit pour le tout: quarante-quatre
millions quatre cent trente-cinq mille cinq cent cinquante-six diables.
Quelques docteurs en sorcellerie comptent différemment en prenant
toujours le chiffre 6 pour multiplicateur cabalistique; ainsi ils
reconnaissent parmi les esprits de ténèbres soixante-douze princes (6 X
12), et sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six démons
(1 234 321 X 6). Il est à remarquer que ce dernier nombre offre, tant à
gauche qu’à droite, les quatre nombres qui constituent la tétrade de
Pythagore et de Platon. En opérant sur de pareilles quantités, l’erreur
était inévitable, et le cérémonial d’ailleurs se compliquait tellement,
que quand l’opération manquait, le sorcier pouvait toujours, pour
lui-même ou pour les autres, invoquer l’excuse de l’oubli. Du reste,
pour remédier aux défaillances de la mémoire, on avait des livres où se
trouvaient consignées les évocations et les conjurations les plus
redoutables, et ces livres, soumis eux-mêmes à une foule de
consécrations magiques, acquéraient par ce seul fait une sorte de
pouvoir surnaturel. Nous avons nommé les _clavicules_ et les
_grimoires_.

