sacrifices et présents


Si grande que fût la puissance évocatrice des mots employés dans les
conjurations, ces mots cependant ne suffisaient point seuls à déterminer
Satan à paraître; il fallait corroborer leur action par diverses
formalités accessoires. On sacrifiait des chats, des chiens, des poules
noires; on portait sur soi de la corde de pendu; on cherchait surtout à
se procurer des oeufs de coq, pondus dans le pays des infidèles; on
lavait avec grand soin la chambre où devait se passer la cérémonie, et
l’on y dressait une table sur laquelle on plaçait, avec une nappe
blanche, du pain, du fromage, des noix, ou toute autre chose, ne fût-ce
même que des savates ou des chiffons, car Satan ne faisait jamais _rien
pour rien_. Il fallait toujours, lorsqu’on le dérangeait, lui offrir
quelque petit présent, sous peine d’être étranglé; il fallait surtout
avoir soin de tracer autour de soi le pentacle, cercle magique, où le
sorcier s’établissait comme dans un asile inviolable.

Le diable ne répondait point toujours en personne aux sommations de
ceux qui le conjuraient. Il se contentait quelquefois de leur envoyer
des délégués; ou de faire apparaître devant eux et de mettre à leur
disposition les individus ou les objets dont on lui avait fait la
demande. Ces sortes de communications n’étaient pas, du reste, sans
danger, et ceux qui n’étaient point suffisamment au courant de la
science risquaient souvent leur vie. C’est ce qui arriva, en 1526, à
Louvain. Un sorcier célèbre qui, à cette époque, habitait cette ville,
sortit un jour de chez lui en laissant à sa femme les clefs de son
cabinet, avec la recommandation expresse de n’y laisser entrer personne;
mais celle-ci, indiscrète comme toutes les personnes de son sexe, les
remit à un étudiant qui habitait la même maison. Poussé par une
curiosité fatale, ce jeune homme franchit le seuil de la retraite
mystérieuse. Un livre est ouvert sur une table; il lit…. Au même
moment, un coup terrible ébranle la porte. Satan paraît, et d’une voix
menaçante: «Me voilà, que me veux-tu?» L’étudiant pâlit et ne sait que
répondre. Alors Satan, furieux de s’être dérangé pour rien, le saisit à
la gorge, et l’étrangle. Le sorcier rentrait en ce moment. Il voit des
diables perchés sur sa maison, et, tout surpris, il leur fait signe
d’approcher. L’un d’eux se détache de la bande, et lui raconte ce qui
s’est passé. Il court à son cabinet, et trouve en effet l’étudiant
étendu mort sur le pavé. Que faire de ce cadavre? On va peut-être
l’accuser de meurtre? Et alors comment se justifier? Après un moment de
réflexion, il ordonne au diable qui avait commis l’assassinat de passer
dans le corps de sa victime. Le diable obéit, et va se promener sur la
place, à l’endroit le plus fréquenté des écoliers. Mais tout à coup, sur
un nouvel ordre, le démon quitte ce corps qu’il vient d’animer d’une vie
factice, et le cadavre retombe au milieu des promeneurs saisis de
crainte. On pensa longtemps que l’étudiant avait été frappé de mort
subite; mais plus tard la vérité fut découverte; et le sorcier, obligé
de quitter Louvain, alla répandre dans la Lorraine les poisons de son
abominable doctrine.

Il ne suffisait pas aux sorciers, et surtout aux sorcières, de pactiser
avec Satan. Celles-ci, pour le tenir dans une dépendance plus grande,
pour obtenir de lui de plus éclatantes faveurs, le traitaient souvent
comme un amant ou un mari. Les exemples de ces mariages diaboliques,
sont assez nombreux au moyen âge. En 1275, la date est précise, on
découvrit une femme de soixante ans qui, depuis longues années déjà,
avait épousé un démon. A l’âge de cinquante-trois ans elle donna le jour
à un monstre qui avait une tête de lapin, une queue de serpent et le
corps d’un homme. Elle le nourrit pendant deux ans avec de la chair de
petits enfants étranglés avant le baptême; au bout de ce temps le
monstre disparut sans qu’on en ait jamais entendu parler depuis.